Je m'appelle Angela Kouadio Amoin. Je suis née sur la terre rouge et fertile de Béoumi, cette région au cœur de la Côte d’Ivoire, bénie par Dieu, mais trahie par les hommes. Mon père est planteur, ma mère est ménagère, et moi, je suis étudiante. En 2021, j’ai eu mon baccalauréat, avec des rêves pleins la tête et l'espoir chevillé au cœur. Aujourd’hui, je suis en troisième année de licence dans une université privée à Abidjan. Mais ce que je vis n’a rien d’un rêve. C’est une lutte quotidienne, silencieuse, douloureuse, et invisible.
Mon père cultive le cacao, cette fève noire qui enrichit les multinationales, parfume les chocolats d’Europe et gonfle les chiffres du « produit intérieur brut » de mon pays. Et pourtant, ce cacao ne suffit même pas à nourrir notre foyer. Il est payé avec des tickets, bradé à des intermédiaires qui ne connaissent ni nos peines ni la sueur versée sur ces plantations. Le cacao de mon père ne nourrit même pas sa propre fille.
Ma mère, cette femme forte et digne, nettoie les maisons d’autrui pour quelques billets froissés. Elle se lève avant l’aube, se couche après la nuit, mais peine à joindre les deux bouts. Moi, sa fille, étudiante dans une grande ville, je travaille les nuits dans les maquis et les bars pour payer mon loyer, ma nourriture, mes frais de transport, mes documents scolaires, tout ce que l’État ne voit pas, tout ce que ma famille ne peut plus porter.
Mais tous les jours, j’entends nos autorités dire que la Côte d’Ivoire est un pays riche.
Riche de quoi ?
Riche pour qui ?
Riche comment ?
Je ne mange pas à ma faim. Des milliers de jeunes filles comme moi vendent leur dignité à la fin des cours, non pas par plaisir, mais parce que la survie nous y pousse. On nous dit : "Formez-vous, travaillez dur, le pays a besoin de vous." Mais quand on tend la main, on nous demande notre corps avant nos compétences. Pour un stage, pour une aide, pour un poste, il faut troquer sa valeur contre sa vertu.
Aujourd’hui, on parle d’élections présidentielles. On repeint les murs, on distribue des t-shirts, on organise des concerts. Mais ceux qui ont faim ne mangent pas de slogans.
Ceux qui dorment à dix dans une chambre de cour commune ne sont pas émus par les grandes promesses.
Nous sommes fatigués d’être utiles uniquement comme des voix à récolter, comme des bétails électoraux, et ensuite, oubliés jusqu’aux prochaines campagnes.
Je pense à mes frères diplômés sans emploi, à mes sœurs formées à rien d’autre que se battre pour vivre, à tous ces jeunes menuisiers, mécaniciens, coiffeuses, agriculteurs, artistes, informaticiens, couturières, qui veulent simplement exister dignement dans leur propre pays.
Je pense à nos terres volées, à l’orpaillage clandestin qui détruit nos villages, empoisonne nos eaux, corrompt nos jeunesses. Je pense à l’exclusion régionale, au clientélisme, à cette injustice sociale qui broie les talents et étouffe les rêves. Je pense à l’inflation qui rend le simple fait de manger un luxe. Je pense à la pauvreté qui s'hérite, malgré les diplômes, malgré la volonté.
Et je me demande : à qui nous adresser ? À qui nous vouer ?
Nous, jeunesse ivoirienne, avons des rêves, des forces, des idées, des ambitions. Nous ne voulons pas voler, quémander, ni fuir. Nous voulons construire, contribuer, participer. Nous voulons servir notre pays avec nos compétences, mais on nous ferme les portes, on nous impose des barrières invisibles mais solides. Et pendant ce temps, on se vante d’une croissance économique dont nous sommes les grands absents.
Nous ne voulons plus seulement survivre, nous voulons vivre.
Nous ne voulons plus être manipulés, nous voulons être entendus.
Nous ne voulons plus subir la politique, nous voulons la coécrire.
Car si notre génération échoue, celle de nos cadets sera brisée. Et une jeunesse brisée, c’est une nation sans avenir. Nous lançons donc un cri, un appel, un témoignage, un témoignage de douleur et de dignité, mais surtout, un appel à la conscience collective.
Il est temps que la richesse de la Côte d’Ivoire profite aux Ivoiriens.
Il est temps de rendre justice à la jeunesse.
L'intrépide
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