Ils étaient les rois de la nuit, les seigneurs du "travaillement", les architectes d’un rêve en wax et champagne. Du Jet Set d’Abou Nidal à feu DJ Arafat, le coupé-décalé n’était pas seulement un genre musical. C’était un cri. Un code. Un défi lancé à la misère, aux conventions, à l’ennui. Un mode de vie flamboyant qui disait au monde : "même sans rien, je brille".
Deux décennies plus tard, que reste-t-il de cette déflagration née dans les rues d’Abidjan et sur les trottoirs de Paris ? Une poignée d’artistes nostalgiques, quelques remix fatigués, et surtout un vide artistique que personne n’ose nommer.
Le coupé-décalé a été victime de son propre succès. À force de vouloir faire danser à tout prix, il a perdu ses mots. À force de vouloir "manger sur le buzz", il s’est vidé de sa révolte initiale. Là où Arafat, Debordo ou Boro Sanguy parlaient à la rue, défiaient les normes, créaient des langages, les épigones d’aujourd’hui copient sans inspiration, recyclent sans âme.
Mais peut-on leur en vouloir ?
L’industrie culturelle ivoirienne ne structure rien, ne protège personne. Pas de droits d’auteur sérieux, pas de maisons de production durables, pas d’accompagnement artistique digne de ce nom. Le coupé-décalé, genre populaire par excellence, a été laissé en pâture aux réseaux sociaux et aux sponsors de boissons alcoolisées.
Pire, dans l’imaginaire collectif, il est aujourd’hui associé à la vulgarité, au clash, à la provocation creuse. Comme si toute une jeunesse n’avait plus d’autre choix que d’insulter, danser torse nu ou lancer des défis sordides pour espérer "percer". Le message initial, défi à la pauvreté, à l’hypocrisie sociale, a été étouffé par la surenchère et l’absence de vision.
Et pourtant, tout n’est pas perdu. Car la sève est encore là. Dans certains studios de Yopougon, dans les mélanges sonores de nouveaux DJs comme VDA, Ramba Junior ou Roseline Layo, une hybridation s’opère. Le coupé-décalé peut renaître… mais à condition d’oser le sens, de revenir à la narration, à l’insolence intelligente, à la fête consciente.
Car on ne triche pas avec un miroir brisé : soit on en recolle les morceaux, soit on apprend à s’en servir pour mieux se regarder en face.
La Côte d’Ivoire mérite mieux que des hits éphémères. Elle mérite une nouvelle génération d’artistes capables de faire danser tout en pensant, d’enflammer les boîtes et les consciences. Le coupé-décalé n’est pas mort. Il attend simplement qu’on lui redonne une âme.
King Foroto
